Le travail d’Hicham Berrada embrasse deux implicites, tous deux également fondateurs de notre rapport au monde, et au réel, ici, et maintenant, dans notre culture. Qui sont :
  1. la nature nous gouverne (nous sommes animaux, c’est notre condition – première, le lieu où nous vivons, ce que nous exploitons pour vivre)
  2. nous en sommes séparés (les Lumières, l’histoire de notre pensée : nous nous posons en maîtres et possesseurs, nous sommes seuls esprits raisonnant – la chute d'Adam, la société productiviste, etc. ; bref nous nous sentons hors d’elle, d’où la possibilité aussi de peindre un paysage et de faire science que ménage le paradigme objectif/subjectivité)
C’est à partir de cet antagonisme que l’œuvre se construit, comme moyen pour concilier ces tendances, pour réfléchir nos modes d’action et de perception quant à elle : nature, matière première incréée. D’où nous venons.


Mais œuvre ? Quelle œuvre ? Car il n’y a pas – très peu – d’objets. Il n’y a pas de produit. Juste un agencement. L’art ici n’est pas d’ajouter un artefact à d’autres. C’est une praxis. C’est une action. L’intervention minimale d’un homme réduit à être agent, un agent parmi d’autres (sels, fluides, moteurs, aimants), un agent d’une mise en mouvement de processus physico-chimiques naturellement actifs bien qu’invisibles dans le monde concret. L’artiste alors se fait manipulateur, et seulement ça, de forces, non plus un artisan. Régisseur d’énergies. La référence va au laboratoire – modèle et extension nécessaire de sa démarche. Avant l’action, la mise en branle, il y a de même un système de lois, un système de règles, des protocoles scientifiquement valides, puis choix d’un référentiel, des supports, puis l’enclenchement : ça se déroule. Puis le hasard. Et la machine vit. Et l’humain disparaît. Soit enchanter la science. Et nous l’offrir. La délivrer du secret. Et nous lier.La plupart des travaux ne subsistent alors qu’à l’état de traces. Des enregistrements. Et c’est la vidéo, ou les images, qui, capturant, fait état de ce qui s’est produit en un lieu et un temps définis, révolus, suite à l’intervention momentanée de l’homme et des produits – tous deux, n’est-ce pas, des réactifs. C’est elle que nous voyons – comme rendant plus dramatique, parce que passé, parce qu’éphémère, l’acte qui s’est joué entre des forces élémentaires dans des bocaux si petits, à si petite échelle, petites bulles de verre. Dedans : un cataclysme. Fini. Tout s’est défait depuis. Reste un mystère, un film, d’autres menues reliques, d’un rite disparu, unique, qui n’aura plus d’équivalent.Je crois le public est transi. Moi oui. Parce qu’il voit ce qu’il ne peut comprendre. Parce qu’il sent que lui-même est agi. Comme corps physique. Qu’il l’ignorait. Que le médium, l’écran, la sensualité des images, des sons, l’appellent en entier, de tout son corps, en même temps qu’il ne peut plus participer. Tout s’est évaporé. L’individu demeure, seul, hébété, comme hypnotisé, par des processus qu’il croyait dominer, annexes, choses parmi les choses – inertes. D’où finalement l’artiste n’intervient pas tant dans la nature que dans nos perceptions, qu’il tente de remodeler, pour nous faire vivre mieux – plus conscients, dans le cosmos. En lire les fondements.Il y a du Faust. Il y a plutôt de l’enfant. Chez Faust encore un peu la matière est un instrument. Ici on la contemple. On s’émerveille. De ce petit théâtre de verdure, boîte, modèle réduit, échantillon d’univers, que nous manipulons, d’où nous voyons également. C’est la boîte aussi de la caméra – complémentaire. Le film comme actualisation du passé, une mémoire. Par procuration.Il s’agit là d’un jeu sérieux. Où l’homo œconomicus n’a plus du tout sa place. L’activation alors comme une pensée renouvelée du laboratoire et du rôle de l’artiste quant aux autres humains. Quant à la création. Qui vise à réintégrer l’étrange dans le quotidien, l’étrangeté de puissances motrices qui nous régissent à chaque instant. La vie. Nous faire lire autrement notre réalité. Mais non loin de la tradition. C’est le sublime aussi cette fascination. Un romantisme modélisé en pots. Une ode. A ce qui nous dépasse. Ce qu’on ne peut saisir. Où la nature seule s’agit. Qui reste sans proportion entre les lois de la raison et l’émotion engendrée.


Œuvre sans œuvre donc. Art sans artiste puisque le parti pris est clairement celui du transdisciplinaire et de la collaboration. Et surtout parce que le premier assistant, la première aide, à parts égales, c’est elle : la nature. Où l’artiste part en éclaireur. Il dévoile. A nous. Seulement par la sélection et le déplacement d’un processus dont il n’est pas le maître. Et si les micro-dispositifs relèvent bien du jeu d’enfant c’est un jeu amoureux. Comme une boîte à musique. Juste on tourne la clef on admire. Ou de la féérie, la lanterne magique, proustienne – et l’enfant vierge s’émerveille de ces petites mécaniques se mouvant seules et révélant une légende, un univers onirique. Un fait d’optique. Oui la machine s’anime. Et la matière, sublimée par les cadres et la lumière, devient comme un immense organisme. Mais alors menaçant. Plus proche des viscères que du ciel. C’est la nature seule qui vit, intensifiée, et nous dedans. On joue. Mais on a peur. De se faire submerger. Comme face à la mer. Mais nous dialoguons avec elle. Par nos sens l’expérience prend corps, elle nous englobe et nous lui répondons. Aussi beaucoup de pièces laissent place à l’entremise du public, l’appellent même nécessairement. C’est une co-production. A trois. Au moins. Un jeu précaire. On ne joue pas impunément. Jamais. Et même les enfants. Car oui, ici la sortie du secret, l’exposition, hors du laboratoire, d’une origine du monde ou d’une âme dans la machine, si elle tend à poétiser l’univers, profane. Le petit cube assemblé ou le petit bécher, filmé, c’est une boîte de Pandore. On ne contrôle pas. L’activation : ouvrir Vénus.1 Retrouver le mouvement de la vie. Depuis son intérieur. Et tenter de sourire devant ces cosmogonies. Des mythes. Où l’on n’existait pas. Participer. Se libérer du poids de la conscience. Etre ravi. Où l’on rejoint peut-être alors une sorte d’éden. Et un Faust d’avant le pacte. Complice. Ami. Avant la science. Avant toutes les séparations. L’art est ici.


Alice Halter, le 25 avril 2011

1 Référence au titre de l’ouvrage de Georges Didi-Huberman sur l’œuvre de Botticelli, Ouvrir Vénus, Gallimard, coll. Le Temps des images, Paris : 1999.